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17 novembre 2010

Pas désespérer Billancourt

Il y a eu une passe d'arme la semaine dernière dans la très haute finance. LVMH a acheté environ 14% des parts d'Hermès. Ça n'a pas plu aux patrons, et aussi actionnaires majoritaires, de l'entreprise du luxe de la rue Saint-Honoré. Pour eux LVMH ne joue pas dans la même catégorie qu'Hermès, qui serait une entreprise familiale très attachée à ses valeurs. En dehors du fait qu'on s'expose à être racheté quand on est introduit en bourse (une lapalissade qui semble échapper aux patrons d'Hermès), voir Hermès pleurer au nom d'une tradition est assez surprenant quand on sait ce qu'on sait. En effet si vous vous figurez qu'Hermès est une entreprise familiale qui travaille dans la maroquinerie de luxe pour les quelques milliardaires qui habitent dans sa rue, ce n'est plus ça. Il est fini le temps des vrais artisans de luxe qui ne travaillaient que pour une clientèle de quartier et dont l'excellence était élevée au rang d'art de vivre. Hermès aujourd'hui c'est un "supermarché du luxe" dont la capitalisation boursière (la valeur de  l'entreprise quoi) est de 18,6 milliards d'euros. Soit 1,5 fois la valeur de Renault ou presque 3 fois la valeur de Peugeot ou encore un petit tiers de la valeur d'EDF. Non vous ne rêvez pas, il suffit d'aller sur un site boursier pour vérifier ces chiffres.

Alors quand Hermès émet des objections sur son actionnariat, c'est à dire son avenir, il faudrait peut-être les écouter. A notre époque il ne faut pas désespérer la rue Saint-Honoré...

 

29 mai 2009

Changement dans la continuité

immigrationpositive.jpgNotre méconnaissance de la vie était telle, que nous en étions à croire que boire avec une paille une de ces boissons jaunes ou vertes, le dos calé à un fauteuil de rotin à la terrasse d'un café, symbolisait la réussite. Et plus tard, nous nous crûmes sauvés le jour où nous eûmes assez d'argent pour commander un grand verre à un garçon en veste blanche. Nous réclamions partout des pailles et des grands verres, dans tous les bistrots. Mais soudain, le ridicule nous apparut et, comme les pauvres de naissance, nous eûmes honte. Schborn cachait sa peine sous de la colère :

- Quoi que nous fassions, nous serons toujours des pauvres ! Les autres peuvent manger avec un tube, ils seront toujours « décents » - un mot qui l'avait frappé. - Nous deux, on reste pauvres jusque dans nos sourires.

Jusque dans nos sourires. C'est même ce que les pauvres savent faire le moins bien : sourire.

- Nous savons même pas parler. Pas savoir parler, c'est la fin de tout. Il y avait trop d'étrangers chez nous. On saura jamais tout à fait la langue.

Dans notre ghetto, ils foisonnaient, les étrangers. Tous ces émigrés ne trouvaient pas, une fois sur place, le travail souhaité. Ou quelquefois, des entreprises les embauchaient en masse pour dévaloriser le prix du travail. Durs à la peine, ils travaillaient - les Polonais et les Italiens surtout - pour un salaire d'esclaves. Le même jour, sur les chantiers, les ouvriers indigènes leur tombaient dessus à coups de pierre en les insultant. Tous ces déracinés comprenaient mal la fureur des autres. Ils ripostaient et on les embarquait pour le Commissariat central en les sonnant durement.

Une année, il y eut un scandale. Une importante entreprise de la ville fit venir à ses frais trois cents sujets arméniens qu'elle employa deux ou trois mois dans ses usines pour dévaloriser les salaires. De graves échauffourées s'ensuivirent, qui obligèrent l'entreprise à réemployer les ouvriers d'origine. Avec désinvolture on licencia les cobayes arméniens. L'expérience faite, on n'avait plus besoin d'eux. Se trouvant en pays étranger, ils n'avaient aucune revendication à formuler. Ca, c'est la loi. Il ne leur restait plus qu'à crever de faim ou à voler. A trois cents, bien décidés, ils eussent pu mettre la ville à sac. C'eût été de la belle ouvrage. De celle qui porte tout à coup à réfléchir sur la condition de l'homme qui n'est tout de même pas un rat.

 

Extrait de Requiem des innocents, Louis Calaferte, 1952